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THE UGE ARMY OF DWARF - CHAPITRE 2 - Une leçon de vie

LEÇON DE VIE

Le premier souvenir qui revint à Gunnar remontait à sa petite enfance. Il avait septente ans.Ce jour-là, assis sur les larges épaules de son père, Hagard, il découvrait pour la première fois Kar-Dhum. La capitale naine avait quelque chose d'impossible. À son sommet se dressait toujours le château d'Allistaire le Prolifique, bâti sur le pic rocheux qui avait accueilli les premiers nains. De là-haut, disait-on, le regard pouvait porter vers les quatre points cardinaux.

Mais les siècles avaient transformé la montagne. Génération après génération, des nains venus de toutes les familles s'étaient installés sur ses flancs. Ils avaient creusé la roche, bâti des maisons, ouvert des rues, relié les différents niveaux par des escaliers, des tunnels et des ponts. Kar-Dhum n'avait jamais réellement été construite. Elle avait grandi. Et aujourd'hui encore, elle semblait descendre lentement le long de sa montagne.

Pour Gunnar, perché sur les épaules de son père, elle était simplement immense. Mais ce jour-là, Kar-Dhum était surtout en fête. Hagard avançait péniblement au milieu d'une foule compacte qui remontait vers le sommet. À chaque coin de rue se dressaient des échoppes. La bière coulait à profusion. Des étals débordaient de sucreries aux formes et aux couleurs incroyables, tandis que l'odeur de la viande grillée flottait partout dans l'air.

Les naines dansaient. Les enfants couraient entre les adultes. Depuis les fenêtres et les terrasses, des poignées entières de confettis étaient lancées sur la foule, au point que certaines rues en étaient presque recouvertes. Gunnar ne savait plus où regarder. C'était également la première fois qu'Hagard venait à la capitale. Aux accents qui résonnaient autour d'eux, on aurait pu croire que tout Nidvara s'était donné rendez-vous à Kar-Dhum.

Puis soudain... la lumière diminua. Une ombre gigantesque venait de recouvrir la rue. Des milliers de têtes se levèrent en même temps. Un immense : « WOUAH ! » monta de la foule.

Gunnar leva les yeux. Seraphina. La plus grande des dragonnes venait de passer au-dessus de Kar-Dhum. Sur son dos se tenait Aedragon. Derrière elle volait un dragon beaucoup plus jeune, dont les écailles rougeoyantes semblaient prendre feu sous les rayons du soleil. Écarlate. Le Dragon Rouge de la légende.Et sur son dos chevauchait Cassandra, la nouvelle épouse d'Aedragon.

Puis le ciel tout entier sembla s'animer. Les autres dragons arrivèrent à leur tour. Ils tournoyèrent autour du pic, plongeant vers la ville avant de remonter brutalement vers les nuages, comme s'ils voulaient eux aussi participer à la liesse qui s'était emparée de la capitale. Le peuple acclama ses nouveaux souverains.

Pendant des millénaires, le Dragon Rouge avait été considéré comme l'annonce de la disparition de la civilisation naine. La prophétie avait finalement dit vrai. Mais pas de la manière dont les nains l'avaient imaginé. L'ancien ordre venait de disparaître. Pour la première fois, un roi avait été choisi pour ses actes et non pour sa fortune, son ascendance ou les voix qu'il était capable d'acheter.

Ce jour-là marquait également la naissance de la septième et dernière grande famille naine :

Les Chevaucheurs de Dragons.

Mais Gunnar n'avait que septente ans. Les bouleversements politiques l'intéressaient beaucoup moins que les dragons qui volaient au-dessus de sa tête... et les sucreries qu'il apercevait sur les étals.

La journée était chaude. Après plusieurs heures à remonter les rues de Kar-Dhum, Hagard finit par descendre son fils de ses épaules.

— Viens. Ton père meurt de soif.

Hargard prit son fils par la main et se dirigea vers les portes vitrées d'une taverne. Au-dessus de l'entrée, une inscription annonçait fièrement : « Établis depuis 1291 ». Un établissement aussi ancien ne pouvait être que respectable, du moins était-ce ce que pensait Hargard.

À peine avaient-ils posé le pied sur le tapis d'entrée que les portes coulissèrent de part et d'autre dans un long « Psssssssch », laissant échapper une bouffée d'air chaud chargée d'odeurs alléchantes.

Pour Gunnar, ce fut un véritable émerveillement. Son regard volait dans toutes les directions, incapable de se fixer sur un seul détail. Les immenses baies vitrées s'étendaient du sol jusqu'au plafond, offrant une vue panoramique sur l'extérieur. On pouvait observer les passants dans la rue, sans que ceux-ci puissent voir à l'intérieur. Gunnar trouvait cela absolument génial !

Sur la gauche de la taverne, à intervalles réguliers, se succédaient de confortables boxes garnis de banquettes moelleuses, recouvertes d'un cuir couleur cuivre rouge. Des surpiqûres dessinaient de petites alvéoles parfaitement régulières. À voir la manière dont les clients s'y prélassaient, certaines jambes étendues sous les tables, d'autres croisées sur les banquettes, elles devaient être particulièrement confortables.

Sur la droite, un immense bar occupait presque toute la longueur de l'établissement. Une lumière discrète courait sous le comptoir, éclairant les tabourets sans jamais éblouir les consommateurs. Ces derniers étaient confectionnés dans le même cuir que les banquettes, donnant à l'ensemble une agréable harmonie.

Le plateau du comptoir était en zinc, poli avec un soin presque obsessionnel. Une magnifique naine s'y accoudait régulièrement pour discuter avec les clients. Elle souriait, plaisantait, lançait une réplique à l'un, un clin d'œil à l'autre, tout en gardant un œil attentif sur les chopes vides. Un chiffon reposait en permanence sur son épaule gauche. Dès qu'elle servait une boisson, elle essuyait machinalement le comptoir. Lorsqu'elle se déplaçait d'un bout à l'autre du bar, elle profitait du trajet pour passer son chiffon d'un long mouvement régulier. À force d'être astiqué, le zinc brillait comme un véritable miroir.

Mais ce qui frappa Gunnar, au-delà de la beauté des lieux, ce fut l'ambiance.

La taverne était pleine de vie.

Un brouhaha chaleureux emplissait la salle. Des conversations se croisaient, des éclats de rire fusaient, des chopes s'entrechoquaient dans de joyeux « Santé ! ». Il y avait là des nains venus de toutes les régions du pays, et Gunnar s'amusait à reconnaître certains accents, tandis que d'autres lui étaient totalement inconnus.

L'air était imprégné d'un mélange d'odeurs qui lui mettait l'eau à la bouche. La viande grillée dominait, accompagnée de parfums d'oignons rissolés, de pain chaud et de sauces mijotant depuis des heures. À cela s'ajoutaient les effluves de bière fraîche, de malt torréfié et cette odeur particulière de houblon qui semblait imprégner les murs eux-mêmes.

Une légère brume de fumée flottait au-dessus des tables. Plusieurs clients tiraient tranquillement sur de longues pipes en bois, laissant échapper des volutes de tabac parfumé. D'autres préféraient de gros cigares, dont les extrémités rougeoyaient chaque fois qu'ils aspiraient une bouffée. Les odeurs de tabac brun et de bois brûlé se mêlaient aux parfums de cuisine, donnant à l'établissement cette atmosphère si particulière des tavernes où l'on se sent immédiatement chez soi.

Dans un coin, quatre nains étaient absorbés par une partie de cartes particulièrement animée. L'un d'eux, la barbe grise et le nez rouge, abattit violemment son jeu sur la table.

— Et voilà ! Qui c'est le patron ?

— Certainement pas toi, vieux tricheur ! répliqua son voisin, provoquant l'hilarité générale.

Un troisième, qui n'avait visiblement pas apprécié de perdre, vida sa chope d'un trait avant de réclamer une revanche.

Plus loin, deux nains discutaient avec une telle passion qu'ils semblaient prêts à en venir aux mains. Pourtant, quelques instants plus tard, ils éclataient de rire et trinquaient bruyamment.

Des serveuses voltigeaient entre les tables et la cuisine, portant d'immenses plateaux chargés d'assiettes débordantes de nourriture et de chopes de bière dont la mousse menaçait de déborder à chaque pas.

Soudain, un fracas retentit au fond de la salle. Une assiette venait de s'écraser sur le sol, répandant son contenu aux pieds d'une serveuse.

Pendant une fraction de seconde, les conversations s'interrompirent.

— ELLE ÉTAIT VIDE, DE TOUTE FAÇON ! lança un client.

Un tonnerre de rires éclata aussitôt.

La serveuse leva les yeux au ciel, adressa au plaisantin un geste peu équivoque, puis ramassa les morceaux sous les applaudissements de quelques habitués.

Gunnar observait tout cela avec des yeux ronds. Il ne savait plus où regarder.

Hargard, qui avait déjà pris place dans un box, lui fit signe de venir s'asseoir sur la banquette en face de lui. Le jeune nain était resté planté au milieu de l'allée, tellement fasciné par ce spectacle qu'il n'avait même pas remarqué que son père s'était installé.

Ce ne fut qu'une fois assis qu'il découvrit ce qui allait définitivement achever de l'émerveiller. Derrière le bar, au-delà de la magnifique naine qui continuait à servir ses clients avec une aisance déconcertante, s'étendait une immense paroi vitrée. Et derrière cette paroi se trouvait… une véritable brasserie !

D'énormes cuves en cuivre occupaient presque tout l'espace. Elles étaient si propres et si brillantes que les lumières de l'atelier se reflétaient sur leurs surfaces arrondies. Des tuyaux couraient le long des murs et du plafond, reliant les installations entre elles dans un enchevêtrement qui semblait parfaitement organisé.

De temps à autre, un jet de vapeur s'échappait d'une soupape dans un sifflement aigu, enveloppant brièvement les machines d'un nuage blanc avant de disparaître.

Des dizaines de manomètres étaient fixés sur les conduites et les cuves. Leurs aiguilles oscillaient lentement, sous la surveillance attentive des ouvriers.

Ces derniers portaient tous une tenue de travail jaune, couleur caractéristique des Graindorge. Certains vérifiaient les instruments, d'autres tapotaient les cadrans du bout du doigt avant de noter soigneusement des chiffres sur leurs porte-documents. Un nain à la barbe soigneusement tressée ouvrit une vanne, observa longuement un indicateur, puis fit signe à un collègue qui lui répondit d'un pouce levé.

Un autre, perché sur une petite plateforme métallique, surveillait l'intérieur d'une cuve par un hublot éclairé. Il échangea quelques mots avec un ouvrier au sol, qui actionna une commande. Aussitôt, un grondement sourd se fit entendre, suivi d'un léger tremblement dans les tuyauteries.

Tout semblait fonctionner avec une précision remarquable.

Gunnar connaissait les principes de fabrication de la bière. Il savait comment on brassait le malt, comment intervenait la fermentation et pourquoi les maîtres brasseurs accordaient tant d'importance à la température. Mais voir toutes ces installations fonctionner sous ses yeux, au beau milieu d'une ville, séparées des consommateurs par une simple paroi de verre, c'était autre chose ! Il passait sans cesse du regard des énormes cuves aux ouvriers en jaune, puis des manomètres aux tuyauteries, essayant de comprendre le rôle de chaque élément.

D'un côté, les clients riaient, mangeaient, fumaient et buvaient. De l'autre, les Graindorge travaillaient avec une rigueur presque militaire pour produire cette bière qui coulait à flots dans les chopes.

Deux mondes réunis dans un même établissement. Pour Gunnar, c'était tout simplement le must du must.

Hagard prit sa chope. Le verre était froid et couvert de grosses gouttes d'eau. Une légère mousse blanche débordait presque du bord. Gunnar regarda son père la porter à ses lèvres. Il observa sa glotte monter et descendre à mesure qu'il avalait la bière. Son père était son héros. Et quelques instants plus tard, Hagard allait lui montrer pourquoi.

Deux nains entrèrent dans la taverne. Ils étaient obèses. Hilares. Et à leur démarche, il était évident qu'ils n'en étaient pas à leur première bière de la journée. Leurs vêtements richement travaillés indiquaient également qu'ils n'étaient pas de simples visiteurs venus célébrer le couronnement.

Ils arrivèrent au comptoir. Il ne restait qu'un seul tabouret libre. À sa gauche était assise une jeune recrue des Fils du Kraken, un nain à la carrure impressionnante qui ne semblait nullement disposé à abandonner sa place. À droite se trouvait un très vieux nain. Sa peau ressemblait à un vieux parchemin froissé. Il était maigre comme un clou et, à voir le verre presque vide posé devant lui, probablement un habitué des lieux.

L'un des deux nouveaux arrivants prit le tabouret libre. Son compagnon regarda autour de lui. Puis il attrapa simplement le vieillard par le collet et le tira en arrière. Le vieux nain tomba lourdement sur le sol. L'autre prit sa place. Tous deux éclatèrent de rire.

La serveuse rousse se précipita immédiatement pour aider le vieil homme à se relever. Lui semblait surtout gêné. Il regardait autour de lui en s'excusant presque du désordre qu'il venait d'occasionner.

Hagard posa alors sa grosse main de forgeron sur la tête de son fils.

— Regarde bien, fils. Voici une leçon pour toi.

Il se leva. Gunnar regarda son père traverser la taverne. Hagard n'était peut-être pas le plus grand des nains, mais des années passées devant l'enclume lui avaient donné des bras et des avant-bras gros comme des jambons.

Il s'arrêta derrière les deux hommes.

— Messieurs, nous n'allons pas vous laisser traiter ainsi ce pauvre homme.

Les deux nains se retournèrent. Ils regardèrent Hagard. Puis derrière lui. À gauche. À droite.

L'un d'eux retroussa lentement ses manches.

— Qui ça, nous ? Tu es tout seul.

Hagard regarda le premier. Puis le second.

— Moi, mon droit et mon gauche.

Le droit partit. Puis le gauche. Les deux uppercuts frappèrent presque simultanément. Le bruit sec des os résonna dans toute la taverne. Les deux nains s'effondrèrent de leurs tabourets comme des sacs de grain.

Silence. Personne ne bougea. Puis quelqu'un applaudit. Un deuxième suivit. Et soudain toute la taverne éclata en applaudissements.

La jeune recrue des Fils du Kraken se leva tranquillement, attrapa le premier assommé par le col et le traîna jusqu'à la porte. Il le jeta dans la rue. Puis revint chercher son camarade.

Hagard, lui, s'était déjà tourné vers le vieil homme. Il l'invita à venir s'asseoir avec Gunnar et lui. Le vieillard refusa. Il ne voulait pas déranger. Il ferait mieux de rentrer chez lui.

Hagard l'attrapa doucement par le bras.

— Vous ne dérangez personne.

Et sans vraiment lui laisser le temps de protester, il l'accompagna jusqu'à leur table.

Puis il regarda son fils.

— Première leçon de la vie, Gunnar. Respecte toujours les anciens. Si nous pouvons vivre comme nous vivons aujourd'hui, c'est parce qu'avant nous, d'autres ont travaillé, souffert et combattu pour nous laisser ce monde. Ne l'oublie jamais.

Gunnar hocha gravement la tête. Puis quelque chose continuant manifestement à le tracasser, il fronça les sourcils.

— Oui, Papa... mais ils étaient deux.

Hagard le regarda.

— Et alors ?

— Ben... toi, tu étais tout seul.

Un sourire apparut sous la barbe de son père.

— C'était leur problème.

Gunnar attendit. Hagard posa de nouveau sa grosse main sur sa tête.

— Ce n'est pas le nombre qui compte, fils. C'est la détermination.

La jolie serveuse revint vers leur table. Cette fois, elle portait trois bières.

Gunnar regarda la troisième chope se poser devant lui. Puis son père. Puis la bière. Puis encore son père.

Hagard prit sa propre chope.

— Tu as septente ans aujourd'hui.

Gunnar continua de regarder la bière avec de grands yeux.

— Mais tu as dit que j'étais trop jeune.

Hagard observa son fils quelques secondes. Puis il sourit.

— Il y a des jours où un père découvre que son fils a grandi.

Il poussa la chope vers lui.

— Aujourd'hui, tu peux.

Gunnar posa prudemment ses deux mains autour du verre.

Hagard se pencha alors vers lui.

— Par contre...

Il jeta un regard autour de la table, comme pour s'assurer que personne ne les écoutait.

Puis il murmura :

— Ta mère ne doit jamais rien savoir.

Le vieux nain éclata de rire. Gunnar aussi. Trois chopes se levèrent. Et Gunnar goûta sa première bière.

Ils passèrent encore longtemps ensemble. Le vieil homme leur apprit qu'autrefois, il avait servi dans le BOUCLIER, parmi les troupes d'élite naines. Alors il raconta. Ses campagnes. Ses camarades. Ses batailles. Les endroits où il avait combattu.

Et Gunnar l'écouta jusqu'au dernier mot. Quelques minutes auparavant, deux hommes n'avaient vu en lui qu'un vieux nain maigre occupant inutilement un tabouret. Gunnar, lui, voyait désormais un fier guerrier nain.

Toute sa vie, il conserva les paroles de son père.

Respecte ceux qui sont venus avant toi. Ce n'est pas le nombre qui compte. C'est la détermination.

Elles restèrent gravées dans sa mémoire aussi profondément qu'une rancune dans le Livre.

Et maintenant que la Mort attendait près de lui... Gunnar se souvenait encore de la voix de son père. De sa grosse main posée sur sa tête. De sa première bière. Et d'un vieux guerrier que deux imbéciles avaient pris pour un vieillard sans importance.

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