⚔️ THE HUGE ARMY OF DWARFSCHAPITRE 3 – PREMIÈRE CICATRICE Avant de devenir Gunnar Jambe-de-Fer, notre héros n'était...
THE HUGE ARMY OF DWARF - Première cicatrice
PREMIERE CICATRICE
Dans les limbes lointains de sa mémoire, une voix résonna. Une voix puissante, impossible à oublier. Celle du Suprême Commandeur Magnus le Ravageur, de la famille Foyer Ardent. Grande figure de l'armée, légende parmi les siens, Magnus se tenait devant les nouvelles recrues. Une épaisse peau de loup recouvrait ses épaules et son regard parcourait lentement les rangs serrés devant lui. Des centaines de jeunes nains et naines attendaient en silence. Magnus les contempla encore quelques instants. Puis il déclara :
— Bienvenue, recrues. Je vais faire de vous des nains… ou je vous tuerai.
Il marqua une pause.
— Et j'ai déjà choisi la deuxième solution.
Son rire tonitruant éclata aussitôt. Les recrues rirent avec lui. Tous connaissaient la réputation de Magnus. Lorsqu'il riait ainsi, ce n'était ni par mépris ni pour impressionner son auditoire. Magnus riait parce qu'il était réellement heureux. Il laissa le tumulte retomber, puis son visage changea. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix était devenue beaucoup plus solennelle.
— Vous êtes entrés dans votre centième année. Vous êtes enfin majeurs. Vous avez terminé vos études ou, pour certains, votre apprentissage auprès de votre maître de métier. Comme tout nain et toute naine avant vous, vous allez maintenant servir la Confédération Naine Unie.
Il parcourut les rangs du regard.
— Pendant les cinquante prochaines années.
Quelques sourires disparurent. Magnus, lui, semblait apprécier l'effet produit.
— Ce sera le temps de votre école de recrue. À son terme, certains d'entre vous nous quitteront pour retourner à la vie civile.
Il mima soudain un haut-le-cœur si spectaculaire que les recrues des premiers rangs tentèrent instinctivement de reculer. Impossible. Ils étaient tellement serrés que ceux de derrière les repoussèrent aussitôt vers l'avant. Magnus sourit.
— Et puis il y aura les autres.
Cette fois, plus personne ne riait.
— Les meilleurs. Ceux qui en feront la demande et qui auront prouvé qu'ils en sont dignes pourront rejoindre le corps d'élite du BOUCLIER.
Un murmure parcourut les rangs.
— Cent années de service supplémentaires.
Magnus fit quelques pas devant les recrues.
— Lorsque l'ennemi charge, le BOUCLIER est au premier rang. Toujours. Ses guerriers forment une ligne que rien ne doit pouvoir traverser. Leurs bottes sont équipées de crampons télescopiques en Gorgonium pur capables de s'enfoncer de soixante centimètres dans pratiquement n'importe quelle matière.
Il frappa violemment du talon sur le sol.
— Depuis des milliers d'années, aucune infanterie ennemie n'est parvenue à briser la ligne du BOUCLIER.
Son regard se durcit.
— Le rejoindre est un honneur.
Un silence.
— Et un privilège.
Gunnar écoutait chaque mot. Comme beaucoup autour de lui, il connaissait les récits du BOUCLIER depuis son enfance. Mais Magnus n'avait pas terminé.
— Après ces cent années, un nouveau choix vous sera offert. Vous pourrez enfin quitter l'armée…
Il eut de nouveau cette expression de profond dégoût. Quelques recrues étouffèrent un rire.
— … ou tenter d'intégrer les SENTINELLES DE L'ENCLUME.
Cette fois, même les murmures cessèrent. Magnus énuméra lentement :
— Les EXO-CHEVALIERS DE LA FORGE. Les MARTEAUX D'ADAMANTINE. Les BASTIONS DE FER.
Il laissa à chacun le temps de mesurer ces noms.
— Encore cent années de service. Après cela, si vous êtes toujours vivants, vous pourrez prendre une retraite que vous aurez réellement méritée.
Son sourire revint.
— Mais avant de rêver aux honneurs, vous allez commencer par essayer de ressembler à des soldats.
Quelques rires fusèrent.
— Chacun de vous va recevoir l'uniforme noir et bleu de notre famille. Pour l'armement individuel : AR-47 ou AR-41. Et pour les plus chanceux d'entre vous, le nouvel AR-550.
Cette fois, plusieurs visages s'illuminèrent. Gunnar ne faisait pas exception. Magnus leva brusquement le bras vers l'arsenal.
— Alors maintenant, on se remue le popotin ! Au pas de course !
Les rangs explosèrent. Quelques minutes plus tard, les recrues se retrouvèrent pourtant de nouveau immobilisées, cette fois en une interminable file devant l'arsenal.
Et ce fut là que Gunnar la vit. Devant lui se tenait une jeune naine aux cheveux auburn. Une immense tresse partait du côté gauche de sa tête, traversait sa chevelure et venait disparaître derrière son oreille droite. Rien à voir avec les queues-de-cheval que Gunnar avait l'habitude de voir chez les jeunes naines de son âge.
Puis elle tourna légèrement la tête. Gunnar aperçut ses yeux. Bleus. Mais pas simplement bleus. Ils lui rappelèrent immédiatement ces petits lacs de montagne où, durant les étés, il partait nager avec ses amis. Il fallait marcher longtemps pour les atteindre. Les sentiers devenaient de plus en plus étroits à mesure que l'on montait. Par endroits, ils longeaient des parois calcaires et seuls les mouflons semblaient suffisamment fous pour emprunter certains passages. Évidemment, cela n'avait jamais arrêté Gunnar et ses amis. Lorsqu'ils arrivaient enfin au sommet, couverts de sueur et essoufflés, le petit lac apparaissait au fond d'une cuvette de roche claire. Alors commençait une autre compétition. Qui serait le premier dans l'eau ? Ils arrachaient leurs vêtements en courant, se bousculaient et plongeaient. Et lorsque leurs corps brûlants entraient dans l'eau glaciale descendue des montagnes… Le souffle se coupait. Exactement comme maintenant. Gunnar ne s'en rendait même plus compte. Il la dévisageait. Sa bouche était devenue sèche. Une bonne bière fraîche aurait probablement pu arranger les choses. Probablement.
La jeune naine se retourna soudainement. Avait-elle senti son regard posé sur elle ? Leurs yeux se croisèrent. Elle lui adressa un sourire. Pas un sourire timide. Encore moins embarrassé. Un sourire de défi.
— Qu'est-ce que tu regardes comme ça ?
Gunnar avait déjà beaucoup de qualités à cent ans. La prudence n'en faisait manifestement pas encore partie. Il répondit sans hésiter :
— Ta chute de reins. Et maintenant que tu t'es retournée, je constate que ta poitrine est tout aussi avantageuse.
PAF !
La gifle claqua si fort que toutes les conversations autour d'eux cessèrent instantanément. Des dizaines de têtes se tournèrent. Un silence de mort s'abattit sur la file. Gunnar resta immobile quelques secondes. Puis il porta lentement une main à sa joue. Elle brûlait. Il regarda la jeune naine. Elle soutenait son regard. Alors Gunnar inclina légèrement la tête, recula un pied et lui adressa une révérence parfaitement exagérée.
— Celle-là… je l'ai bien méritée.
Quelques rires étouffés apparurent autour d'eux. Gunnar poursuivit :
— Je vous présente toutes mes excuses, gente dame. Mais soyons francs : votre beauté m'a fait chavirer et, pendant quelques secondes, je n'avais manifestement plus toute ma tête.
Il posa une main sur sa poitrine.
— Puis-je au moins réparer mon outrage en me présentant ? Gunnar Fierabras. Pour vous servir.
La jeune naine le fixa. Une seconde. Puis deux. Et soudain, elle éclata de rire. Un rire franc, sonore, terriblement communicatif. Les nains et les naines qui les entouraient finirent par rire avec elle et, peu à peu, la file reprit son mouvement vers l'arsenal. Elle secoua légèrement la tête en regardant Gunnar.
— Bravo. Bien rebondi, mon ami.
Puis elle lui tendit la main.
— Crystal Pierre de Fée.
Gunnar la regarda. Puis regarda sa main. Il ignorait encore qu'il venait de rencontrer la naine qui, pendant longtemps, allait devenir la personne qu'il aurait le plus envie de battre au monde.
Les jours qui suivirent donnèrent rapidement à Crystal l'occasion de regretter son « mon ami ». L'école de recrues ne laissait guère de temps aux nouvelles amitiés. Encore moins aux amours naissantes. Dès les premières semaines, Magnus le Ravageur s'employa consciencieusement à transformer les jeunes nains et naines qui lui avaient été confiés en soldats. Course, endurance, maniement des armes, combat rapproché, orientation, marches forcées : les journées commençaient avant l'aube et se terminaient bien après que chacun eut cessé de sentir ses jambes.
Et au milieu de tout cela, une autre compétition avait commencé.
Une compétition dont Magnus n'avait jamais donné l'ordre.
- A toi, Fierabras.
Dans la salle d'entraînement au combat rapproché, les recrues formaient un cercle autour de deux adversaires. Gunnar essuya du revers de la main le sang qui perlait au coin de sa lèvre. Face à lui, Crystal souriait.
— C'est tout ?
Gunnar regarda le sang sur ses doigts.
— Je réfléchissais simplement à la meilleure manière de préserver ton joli visage.
— Tu devrais plutôt t'occuper du tien.
Elle attaqua. Gunnar eut juste le temps de bloquer son bras. Il tenta de la déséquilibrer, mais Crystal pivota, passa sous sa garde et l'envoya lourdement au sol. Le choc lui coupa le souffle. Crystal se pencha au-dessus de lui.
— Alors ?
Gunnar leva un doigt.
— J'avais presque trouvé.
Autour d'eux, les recrues éclatèrent de rire. Magnus, lui, ne souriait pas.
— Fierabras ! Debout !
Gunnar se releva.
— Pierre de Fée, recommencez.
Crystal fronça les sourcils.
— Commandeur, il est au sol.
— Et vous êtes toujours debout. C'est précisément ce qui m'inquiète. Vous avez donc encore de l'énergie à gaspiller en bavardages.
Quelques rires fusèrent. Magnus tourna lentement la tête. Ils cessèrent immédiatement.
— Reprenez.
Cette fois, Gunnar ne plaisanta pas. Crystal attaqua la première. Il l'attendait. Quelques secondes plus tard, ce fut elle qui heurta le sol. Gunnar lui tendit la main. Elle regarda sa main. Puis son visage. Et se releva seule.
— Demain.
— Avec plaisir.
Ce fut ainsi pendant des mois. Lorsque les recrues devaient choisir leur adversaire, Crystal cherchait Gunnar. Et Gunnar était généralement déjà en train de la regarder. Un jour elle gagnait. Le lendemain, lui. Chaque victoire devenait une dette. Chaque défaite exigeait une revanche. Magnus observait. Et ne disait rien.
Le tir révéla une autre différence entre eux. Magnus marchait derrière la ligne des recrues tandis qu'un instructeur expliquait l'exercice.
— Sur le champ de bataille, vous ne cherchez pas à impressionner vos camarades. Vous cherchez à toucher. Le centre du corps constitue votre cible prioritaire. C'est la surface la plus importante et donc celle qui vous offre la meilleure probabilité d'atteindre votre adversaire. Est-ce compris ?
— OUI, INSTRUCTEUR !
— Position !
Les armes se levèrent.
— Feu !
Les détonations se succédèrent. Gunnar tira méthodiquement. Respiration. Pression sur la détente. Impact. Il connaissait son arme, son recul, son équilibre. Lorsque l'ordre de cessez-le-feu retentit, il abaissa son fusil avec satisfaction. La cible devant lui présentait un groupement compact au centre du torse. Il tourna naturellement la tête vers celle de Crystal. Et son sourire disparut. Le torse de sa cible était intact. La tête, en revanche, avait pratiquement disparu.
L'instructeur s'approcha. Il observa la cible. Puis Crystal. Puis de nouveau la cible.
— Pierre de Fée. Où vous ai-je demandé de tirer ?
— Au centre du corps, instructeur.
— Et où avez-vous tiré ?
— Dans la tête, instructeur.
— Je constate avec soulagement que vous connaissez la différence.
Quelques recrues étouffèrent un rire.
— Pourquoi ?
Crystal regarda sa cible.
— Parce qu'il ne se relèvera pas.
L'instructeur serra la mâchoire.
— Ce n'était pas l'exercice.
— Non, instructeur.
— Points retirés.
— Oui, instructeur.
Gunnar regarda son propre résultat. Puis celui de Crystal. Sur la feuille de classement, il serait devant elle. Et cela l'agaçait presque.
À la cafétéria, il posa son plateau en face du sien.
— J'ai gagné.
Crystal continua tranquillement à manger.
— Tu as mieux obéi.
— Le classement dit que j'ai gagné.
Elle releva enfin les yeux.
— Donne-moi une cible à huit cents mètres et redis-moi ça.
Gunnar sourit.
— Demain ?
— Quand tu veux.
À quelques tables de là, Magnus les observait. Puis il reprit son repas.
Les mois devinrent des années. Le duel ne cessa jamais. Mais quelque chose d'autre s'installait silencieusement entre eux. Gunnar ne cherchait même plus à le cacher. Lorsqu'il entrait dans la cafétéria, son regard cherchait Crystal. Lorsqu'elle était déjà là, entourée d'autres recrues, il la trouvait presque immédiatement. Et parfois Crystal levait les yeux. Elle surprenait son regard. Elle lui adressait alors une grimace, un sourire provocateur ou levait simplement un doigt pour lui rappeler la victoire du jour. Elle était persuadée de chercher son concurrent. Elle ne s'était jamais demandé pourquoi, dans une salle remplie de nains, elle avait besoin de savoir où se trouvait Gunnar Fierabras.
Magnus les avait prévenus.
— Aujourd'hui, vous allez découvrir une chose importante : votre corps est capable d'aller beaucoup plus loin que votre cerveau ne le croit.
Il désigna les paquetages.
— Armement complet. Munitions. Vivres. Matériel de campagne. Rien ne reste ici.
Un gémissement parcourut discrètement les rangs. Magnus sourit.
— Je viens d'entendre quelqu'un se porter volontaire pour doubler la distance ?
Silence absolu.
— Excellent. En route.
Les premières heures furent difficiles. Les suivantes devinrent pénibles. Puis la douleur finit simplement par faire partie de la marche. Gunnar aperçut Crystal quelques mètres devant lui. Il accéléra. Elle l'entendit arriver. Tourna légèrement la tête. Et accéléra à son tour. Gunnar sourit. Il aurait dû savoir.
Une heure plus tard, ils avaient distancé une grande partie de leur section. Ni Magnus ni aucun instructeur ne leur avait demandé d'être premiers. Cela n'avait plus aucune importance. Crystal passa devant Gunnar dans une montée. Il la rattrapa dans la descente. Elle reprit quelques mètres au passage d'un torrent. Il revint sur elle dans les rochers.
Au bout d'un moment, ils cessèrent même de parler. Ils n'en avaient plus la force. Un regard suffisait. Je suis toujours là.
Puis :
Moi aussi.
Leurs jambes brûlaient. Les sangles des paquetages sciaient leurs épaules. Chaque respiration devenait plus courte. Mais aucun ne voulait céder. Crystal prit encore quelques mètres. Gunnar serra les dents. Elle posa le pied sur une pierre. La pierre bougea. Tout se passa en une seconde. Crystal bascula. Gunnar vit son corps disparaître sur le côté du précipice. Il se jeta en avant. Sa main attrapa son avant-bras. Le poids de Crystal et de son paquetage l'entraîna brutalement vers le bord. Gunnar s'écrasa au sol. Une partie de son torse dépassait déjà dans le vide.
— Ne bouge pas !
— Excellente idée !
Crystal était suspendue à son bras. Gunnar planta ses bottes contre la roche et tira. Centimètre après centimètre. Crystal trouva finalement une prise et l'aida. Lorsqu'elle repassa enfin le bord, tous deux restèrent allongés sur le chemin. Ils respiraient comme s'ils venaient de courir jusqu'au sommet du monde. Puis Gunnar tourna la tête vers elle.
— J'allais te dépasser.
Crystal éclata de rire.
— Dans tes rêves, Fierabras.
Elle voulut se relever. Son visage changea immédiatement. Gunnar se redressa.
— Quoi ?
— Rien.
Elle posa le pied. Sa jambe céda. Gunnar la rattrapa.
— Rien ?
— Je peux marcher.
— Je n'ai pas demandé.
Il s'accroupit et détacha son paquetage.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Gunnar ne répondit pas. Il fixa le paquetage de Crystal au sien, récupéra son arme puis la sienne.
— Donne-moi ça.
— Non.
— Fierabras...
— Marche.
— Je peux porter mon équipement.
— Et moi aussi.
— Tu vas crever avant l'arrivée.
Gunnar passa les sangles sur ses épaules et grimaça sous le poids.
— Alors tu pourras dire que tu as gagné.
Crystal le fixa. Il s'attendait à une insulte. Elle ne vint pas. Ils repartirent. Lentement. Très lentement. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, aucun des deux ne cherchait à dépasser l'autre. Lorsque Crystal ralentissait, Gunnar ralentissait. Lorsqu'elle trébuchait, son bras était là. Lorsqu'il s'arrêtait quelques secondes sous le poids des deux paquetages, elle attendait. Ils arrivèrent longtemps après les premiers.
Magnus était là. Il regarda Crystal boiter. Puis Gunnar. Puis les deux armes. Puis les deux paquetages attachés ensemble sur son dos.
— Vous êtes les deux derniers.
Gunnar baissa les yeux.
— Oui, Commandeur.
Magnus regarda Crystal.
— Pierre de Fée ?
— Oui, Commandeur.
Magnus resta silencieux quelques secondes.
— Curieux.
Tous deux relevèrent les yeux.
— Depuis des années, vous faites tout pour arriver devant l'autre.
Il désigna le campement.
— Et c'est la première fois que je vous vois arriver ensemble.
Magnus tourna les talons.
— Infirmerie pour Pierre de Fée. Fierabras, posez-moi ce bordel avant que je sois obligé de vous faire remplacer la colonne vertébrale.
Et il s'éloigna.
Cette nuit-là, Crystal ne dormit presque pas. Sa jambe la faisait souffrir. Mais ce n'était pas cela qui la tenait éveillée. Elle repensait au précipice. À la main de Gunnar autour de son bras. À son paquetage sur ses épaules. À ces derniers kilomètres pendant lesquels il n'avait pas tenté une seule fois de la dépasser. Et d'autres souvenirs revenaient. La cafétéria. Ses camarades autour d'elle. Ce besoin étrange qu'elle avait toujours eu de chercher Gunnar dans la salle. Et presque chaque fois... il la regardait déjà. Elle avait longtemps pris ce regard pour une provocation supplémentaire. Maintenant, elle n'en était plus certaine. Parce qu'elle se souvenait de la manière dont il la regardait. Pas comme le jeune imbécile qui, lors de leur première rencontre, avait admiré sa chute de reins avant de recevoir une gifle. Autrement. Un regard calme. Chaleureux. Bienveillant. Pour la première fois, Crystal Pierre de Fée se demanda si, depuis toutes ces années, Gunnar et elle avaient réellement participé à la même compétition. Et cette pensée l'empêcha de dormir jusqu'au matin.
Quelques jours plus tard, Gunnar entra dans la cafétéria. Par habitude, il chercha Crystal. Elle était assise avec plusieurs naines. Leurs regards se rencontrèrent. Gunnar sourit. D'ordinaire, Crystal aurait fait une grimace, montré son poing ou trouvé n'importe quelle manière de lui rappeler qu'elle prendrait sa revanche. Cette fois, elle ne fit rien. Elle le regarda simplement. Et lui sourit.
Gunnar s'arrêta en plein milieu de la cafétéria.
Un nain derrière lui lui rentra dedans.
— Tu peux avancer, Fierabras ?
Gunnar ne l'entendit même pas. Crystal baissa les yeux vers son assiette. Mais son sourire resta.
Quelques semaines plus tard, Gunnar reçut un message.
Hangar 12. Après l'extinction des feux.
Rien d'autre. Il reconnut immédiatement l'expéditeur. Lorsqu'il entra dans le hangar, Crystal l'attendait. L'endroit était presque silencieux. Autour d'eux dormaient de vieilles machines et du matériel militaire entreposé depuis des années. Des caisses de bois étaient empilées contre les murs. L'air portait les odeurs mêlées de vieille huile, de poudre, de poussière et de métal froid. L'acier lui-même semblait avoir imprégné les lieux.
Crystal était appuyée contre une caisse.
— Tu voulais me voir ?
— Peut-être.
Gunnar sourit.
— Tu m'as fait venir ici pour me dire peut-être ?
Elle se redressa.
— Tu parles toujours autant ?
— Seulement quand je suis nerveux.
Crystal leva un sourcil.
— Toi ?
— Depuis que je suis entré.
Elle s'approcha. Gunnar ne plaisantait plus. Il la regarda. Ces mêmes yeux bleus. Le lac. L'eau glaciale. Le souffle coupé. Toutes ces années, et l'effet était toujours le même. Il posa doucement une main contre sa joue. Crystal ne bougea pas. Alors Gunnar l'embrassa. Pendant une seconde, elle répondit à son baiser. Puis elle attrapa son poignet. Gunnar eut à peine le temps de comprendre. Son bras fut retourné, son équilibre disparut et son dos heurta le sol. Crystal l'immobilisa. Elle était au-dessus de lui. Gunnar grimaça.
— Je suppose que j'ai encore fait quelque chose de mal.
Crystal sourit.
— Non.
Elle relâcha son bras. Puis, sans quitter Gunnar des yeux, elle attrapa le bas de son tee-shirt et le passa lentement par-dessus sa tête. Le sourire de Gunnar disparut. Pour une fois, il ne trouva absolument rien à dire. Crystal sourit davantage.
— Enfin.
Et dans ce vieux hangar qui sentait l'huile, la poudre, les caisses anciennes et l'acier froid, leur compétition changea définitivement de nature.
Les semaines suivantes furent différentes. Pas plus faciles. Magnus ne leur en aurait certainement pas laissé l'occasion. Mais Gunnar et Crystal ne cherchaient plus systématiquement à se battre l'un contre l'autre. Ils commencèrent à combattre ensemble. Et toutes ces années passées à chercher la moindre faiblesse chez l'autre produisirent un résultat auquel personne ne s'était attendu. Gunnar savait ce que Crystal allait faire avant qu'elle ne le fasse. Crystal connaissait les réactions de Gunnar avant même qu'il ne bouge. Ils n'avaient plus besoin de parler. Ils étaient devenus un binôme. Un redoutable binôme.
Puis l'école de recrues toucha à sa fin. Et Crystal reçut une mission. Elle devait partir quelques jours. Gunnar ne s'en inquiéta pas. Les missions faisaient partie de leur vie désormais. Il la regarda partir. Il attendit son retour. Quelques jours passèrent. Puis une semaine. Puis davantage. Gunnar commença à poser des questions. Personne ne savait rien. Ou personne ne voulait rien lui dire.
Finalement, il alla trouver Magnus.
— Commandeur, je voudrais savoir où se trouve Crystal Pierre de Fée.
Magnus le regarda longuement. Cette fois, aucune plaisanterie ne vint.
— Sa mission devait être terminée depuis plusieurs jours.
Gunnar sentit quelque chose se nouer dans son ventre.
— Alors où est-elle ?
Magnus resta silencieux.
— Commandeur ?
— Crystal Pierre de Fée a disparu au cours de sa mission.
Gunnar attendit la suite.
Elle ne vint pas.
— Disparu ?
— C'est tout ce que je peux vous dire, Fierabras.
— Elle est morte ?
Magnus fixa Gunnar droit dans les yeux.
— Je n'ai pas dit cela.
Et ce furent précisément ces mots qui condamnèrent Gunnar à espérer.
Pendant longtemps.
Très longtemps.
Et chaque fois qu'il pensait à Crystal, une douleur lui serrait le cœur.
Sa première cicatrice. Celle que personne ne vit jamais.
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